Les marque-pages
Vous saviez, vous, que les marque-pages avaient des pouvoirs magiques ? Si si, je vous assure ! Laissez-moi vous raconter…
J’ai réalisé ces petits marque-pages sur mon ordinateur, grâce à Canva, pendant des heures de tergiversations passées à déplacer de quelques pixels les pauvres petites lettres qui n’avaient rien demandé à personne et qui sont passées par toutes les polices, toutes les tailles, toutes les couleurs et même toutes les formes… Cela faisait beaucoup dans la vie de quelques petites lettres.
Alors que je m’acharnais sur leur apparence (acharnement dans le but de refléter la douceur, vous voyez le délire), je ne m’imaginais pas que ces marque-pages avaient encore toute une vie d’aventures qui les attendait après que je les aie lâchés dans la nature (enfin pas vraiment, je n’ai jamais dit que je voulais zigouiller la planète…) Un petit objet sans prétention, qui se veut publicitaire mais pas trop, plutôt comme une invitation, qui pourra tout aussi bien, le cas échant, n’être rien de plus qu’un marque-page évoquant le voyage d’un bateau en mer…
Quelques jours après avoir décidé que l’acharnement venait à sa fin, je reçois les marque-pages, dans une boîte légère et cartonnée, impersonnelle, entre mystère et affligeante banalité. Sourire du livreur, la porte se referme, et me voilà seule devant les petites créatures… heu créations.
Je me familiarise, je les regarde, les interpelle ; elles ne sont pas parfaites — un petit trait qui n’a rien à faire là s’est immiscé dans la maquette — mais, conquise, je les aime. Elles reflètent mon univers, et celui-ci n’est sûrement pas parfait, c’est pourquoi elles feront l’affaire.
Ça y est, c’est le moment. Je suis biographe, et maintenant, il faut que je trouve des chercheurs de biographes. (Il faut que je cherche ceux qui me cherchent. De là le mot “re-cherche” ? Pourquoi pas l’entrecherche ? Nous entrecherchons-nous ?)
Je m’élance dans la ville, à l’affût. Quelque chose a changé. L’air est plus pur, le temps s’est effacé. Le présent est intense.
Je vais me proposer telle que je suis et telle que je veux être ; et si personne n’en voulait ?Et si je m’étais lancée sur une voie qui n’existe pas ?
Mais, le cœur battant, je veux y croire, et j’y crois. Je respire un grand coup, mon sang se stabilise.
J’entre dans la mairie, je propose, en feignant la confiance, mon humble petit marque-page. Une petite voix me dit que je suis en train de faire mon coming out professionnel. La dame de l’accueil ne s’en offusque pas.
Premier souffle de soulagement, premier poids laissé sur le pas de la porte de l’hôtel de ville.
Personne ne m’a démasquée, dois-je en conclure que je suis bel et bien crédible ? Ouf ! Malgré mes deux formations au métier de biographe et quelques années d’expérience dans l’animation d’ateliers d’écriture ainsi que la création d’un recueil de nouvelles, du haut de mes vingt ans, je sais bien que j’ai de la chance d’être prise au sérieux. À une certaine époque, c’était normal d’avoir des enfants à mon âge, d’être mariée, casée, blasée.
Aujourd’hui mon projet étonne, détonne. Mais c’est aussi la raison qui fait que je l’aime tant : il est plein de surprises.
Je suis de celles qui sont fidèles au renouveau.
Le printemps accompagne ma promenade : les fleurs bourgeonnent et les oiseaux chantent, si bien qu’à chaque coin de rue, je crois déceler quelques lutins à l’horizon, vaquant à leurs sérieuses occupations de créatures magiques. J’ai un gros manteau mais il est ouvert, prêt à glisser et plonger dans l’ombre du soleil, telle la lune qui tire sa révérence devant le jour, pour s’endormir à nouveau le temps de quelques heures…
Je suis bien, là : juste ici, juste maintenant. La gratitude réchauffe mes doutes, et ceux-ci redeviennent des espoirs. (Si vous ne saviez pas que j’étais un peu fleur bleue sur les bords : désormais vous ne pourrez plus dire que vous n’étiez pas au courant.)
J’avance, je flotte sur les pavés. Dans chaque boutique du centre-ville, une ambiance nouvelle, un univers à découvrir, un sourire différent, une curiosité autre, peinte avec d’autres couleurs, d’autres textures. Il y a les commerçants pressés, les affairés, les tranquilles, les indifférents, les chaleureux, les curieux… Il y a ceux qui, comme figés dans l’obscurité de leur enseigne déserte, plongés dans une vie d’autre part, attendent l’arrivée de leurs clients pour discrètement remettre leur casquette de commerçant ; et d’un imperceptible coup de pinceau redonner ses couleurs à leur boutique.
Je rencontre, je découvre, je discute, je ris… Je reçois avec joie (et soulagement !) quelques compliments sur mes “précieux”. Boulangeries, agences de voyages, immobilières, boutiques de déco, de vêtements, bistrots… Je tente ma chance partout, et, bientôt, celle-ci finit par céder et s’abandonne, tout doucement, à un croisement.
Là, à quelques pas de chez moi, j’ai redécouvert la ville dans laquelle je croyais pleinement vivre, alors que je me contentais d’y résider. Aujourd’hui, comme pour la première fois, j’ai habité ses ruelles de mes regards, et de mes égards j’ai visité ses prunelles. J’ai eu des discussions passionnantes avec des inconnus qui ne l’étaient pas tant.
Une femme m’a raconté le témoignage qu’elle avait voulu faire de son cœur tabassé ; une autre m’a dévoilé l’histoire des malgré-nous de sa famille ; d’autres m’ont dit, le regard grand comme un monument : “J’ai tellement de choses à raconter…” J’ai croisé mille personnes et j’ai reçu autant de sourires. J’ai (re)découvert la boutique “Chez Roste”, qui, en quelques intuitions et idées fusantes, est devenu le lieu de mes prochains ateliers.
Alors, voilà : les marque-pages sont magiques. Enfin, plutôt : ils peuvent être magiques. Je crois que c’est comme tout. L’objet le plus banal, la décision la plus minime peut amener à rencontrer ses rêves en personnes. À retrouver la vraie version de soi-même : celle qui rayonne.
À retenir la prochaine fois que j’aurai le trac : ce n’est pas parce qu’on a les jambes qui tremblent qu’il ne faut pas essayer de concrétiser ses rêves ; c’est justement parce qu’elles tremblent qu’il faut essayer.

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